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Un chagrin politique. Martine Storti. Editions L'Harmattan. Mars 1996
L'impression d'avoir eu deux vies, l'une avant 1981, l'autre après. Avant : l'enfance dans une famille ouvrière, le salut par l'école de la République, les études à la Sorbonne, l'engagement politique, le désir de révolution, le bonheur de Mai 68, l'enseignement de la philosophie dans une ville du nord, le Mouvement de libération des femmes, le journalisme à Libération. Après : la gauche au pouvoir, la pesante décennie quatre-vingt, les années des gagnants et des gagneurs... Ce livre est une sorte d'autobiographie politique, un récit singulier, non sur le registre de la confession, ou de la mise en scène, de l'auto-hagiographie ou de l'auto-flagellation. Mais avec le souci de retracer les différents moments d'un parcours politique, d'une expérience sociale. De faire les comptes. D'en rendre aussi...
Extraits Pages 57-58 (....) J'ai parfois l'impression que ces années semblent relever d'une autre vie, d'une vie antérieure. Presque d'un autre siècle. Des années qui ne sont pourtant très proches. Des années de militantisme, de luttes, de manifs, de grèves, de comitiés d'action. Des années où il ne s'agissait pas seulement de gérer. Quoi ? Un budget ? Une carrière ? Un look ? Ni de capitaliser pour son seul bénéfice réflexions et actions. Des années joyeuses, haletantes, généreuses, où l'on croyait pouvoir changer l'ordre du monde. Des années difficiles, dogmatiques, des années à ligne juste, où nous étions durs, impitoyables les uns par rapport aux autres, dans une surveillance réciproque, des années où il fallait rendre des comptes. (...) J'ai commencé à m'engager politiquement dans un double refus, celui du capitalisme et celui du communisme réel, militant dans les rangs de ce qui fut appelé, d'abord par les communistes puis par tout le monde, de gauchisme, terme que je n'ai jamais aimé et qui recouvre une multiplicité de conceptions et de pratiques. Encore maintenant, je revendique bien des luttes que j'ai menées et qui ont mis en évidence divers maux de la socièté française. Et j'assume ma nostalgie de ces années. Mais cette nostalgie ne me rend pas aveugle. Car dans ma traversée du gauchisme, j'ai aussi fait l'expérience, directe ou indirecte, en miniature et dans la dérision, des ingrédients qui, à une autre échelle, celle de ce siècle qui s'achève, produisirent de la tragédie. Ce n'est en effet pas seulement l'histoire de l'URSS, de la Chine ou du Cambodge qui m'a fait découvrir les composants du totalitarisme, mais autant ce que j'ai vécu et observé au cours de ces années dans un petit périmètre parisien. C'est là que j'ai vu s'exercer l'intimidation et même le terrorisme intellectuels, l'appétit de pouvoir se déguiser en dénonciation du pouvoir, l'allégeance à des personnes se confondre avec l'adhésion à des idées. Pour ma part j'ai connu, observé, approché au moins trois lieux et structures : un groupe trotskiste, l'OCI (organisation communiste internationaliste), le quotidien Libération où j'ai travaillé pendant 5 ans, le groupe " Politique et psychanalyse " dans le mouvement féministe. Tous trois, (mais d'autres pourraient figurer dans l'inventaire), au delà de leurs différences et de leur spécificité, présentaient quelques traits identiques : la prétention au monopole du vrai et du bien (et quand ce vrai et ce bien changent, la prétention, elle, demeure), la contradiction entre les mots et les actes, le culte d'un chef entouré d'une coterie, la marginalisation puis l'élimination des " opposants ", faudrait-il dire les " dissidents ", et, à chaque fois, leur disqualification politique et morale. La moindre distance prise avec le dogme passait, à l'OCI, pour une trahison de la classe ouvrière, au groupe " Politique et psychanalyse " pour une trahison des femmes ; à Libération, en contestant les idées du " chef ", on était accusé de mettre en péril le journal. Dans l'URSS des années 30, c'était le Parti et le " petit père des peuples " qu'il ne fallait pas critiquer puisqu'ils étaient l'instrument et la prétendue incarnation du pouvoir des travailleurs ... Professeur de philosophie à Denain de 1969 à 1974 (pages 108-109) "...J'étais le seul professeur de philosophie du lycée. Quel genre de prof ? Assurément l'une des incarnations du gauchisme aux yeux de la plupart de mes collègues et de l'administration. Mais si l'on désigne ainsi les enseignants qui pensaient rompre avec l'ordre établi en transformant leur classe en happening permanent, en refusant de faire cours afin de ne pas transmettre la "culture bougeoise", je n'étais pas gauchiste. Et même je pestais contre ces modes d'action. (...)Ce que je voulais, c'était réconcilier mes gosses d'ouvriers avec la culture que la plupart semblait tenir pour un fatras ennuyeux de mots et de pensées mortes, à mépriser si l'on voulait passer pour une forte tête, à respecter si l'on était obéissant et sage, mais comme des reliques. Et je me demandais si quelqu'un leur avait jamais dit qu'elle pouvait être faite aussi d'oeuvres vivantes, que ces oeuvres, qu'elles remontent à trois ans, à trois siècles, ou à trois millénaires, pouvaient donner de la joie, être des instruments de compréhension du monde, de conquête de la liberté, que les mots, les mots des chansons ou des livres, pouvaient éloigner de la mort, accompagner le bonheur et le malheur, le plaisir et la souffrance.(...) D'emblée je pris la mesure du mépris dans lequel étaient tenus les élèves. Un mépris qui me terrifia. Puisqu'ils étaient pour la plupart enfants d'ouvriers et destinés à être enfermés dans une usine ou dans un bureau, il y avait comme un consensus pour juger que leur parler de Platon ou de Kant n'était pas nécessaire ..." A propos du quotidien Libération où j'ai été journaliste de 1974 à 1979 (pages128-129) "...Libé a son histoire sainte, en deux actes : d'abord l'aventure partagée, celle d'une équipe soudée dans son désir de faire un journal différent, écho des mouvements sociaux, de la contestation multiforme de la décennie soixante-dix, avec un fonctionnement parfaitement démocratique où chacun, du balayeur au directeur de publication, jouissait d'un égal pouvoir. Et un second acte qui commence en 1981, quand quelques-uns comprennent, grâce d'ailleurs, grâce surtout au talent, à l'intelligence, à l'habileté de son "patron", qu'il faut en finir avec le passé, avoir, à tout le moins le prétendre, comme seule valeur et unique horizon l'information, loin de toute idéologie, cette chose malpropre, et de tout militantisme, ce comportement ringard. (...) Est-il permis de dire que Libération d'après 81 n'est pas la suite de celui d'avant, contrairement à ce qu'affirmait son directeur quand, dans un mélange d'arrogance et de mépris, il déclarait en mai 1993, à l'occasion du vingtième anniversaire de la création du journal : "jusqu'en 81, nous n'avons fait que des numéros zéro"? (...) Est-il permis de parler d'imposture, quand les reniements prennent le masque de la fidélité, que les stratégies personnelles se donnent pour des ambitions collectives, que la raison se confond avecla raison du plus fort et la raison d'Etat ? Est-il aussi permis de dire que le Libération d'avant 81 ne fut pas le havre de bonheur et de liberté dessiné par la légende ?" 10 mai 1981 (pages 176-177) "...On est montés, lui devant, nous - Danielle Mitterrand, Christine Gouze-Renal et moi - derrière, il a ouvert le sac où étaient les sandwichs préparés par l'hôtel du Vieux Morvan, il n'y en avait que quatre, forcément, je n'étais pas prévue - mais au dernier moment Mitterrand m'a dit "si vous voulez vous pouvez rentrer à Paris avec nous" - quatre gros sandwichs, le Président m'a donné un morceau du sien, je l'ai pris, merci, mais je n'avais pas très faim, heureusement, parce que le jambon était très salé, je me demandais comment j'allais m'en sortir quand justement le Président a dit : "ce jambon, il est vraiment trop salé", ouf ! sauvée. On a remis les sandwichs dans le sac, puis Pierre, le chauffeur, a allumé la radio et pendant un certain temps, nous n'avons fait que cela, écouter la radio, avec les télégrammes de félicitations qui arrivaient du monde entier, et les commentaires et les déclarations des uns et des autres, et quand on a entendu Pierre Juquin, alors membre du Parti communiste, affirmer qu'il était vraiment heureux que Mitterrand soit élu, le Président a lâché "quelle comédié !", puis il est reparti dans son silence. (...) Je ne savais pas, quand j'étais dans cette voiture qui revenait de Chateau-Chinon à Paris, que j'allais vivre, au plan politique, intellectuel, idéologique les années les plus difficiles de ma vie(...) Je reste héberluée, ébahie par les années qui viennent de s'écouler, chaque année étant pire que la précédente dans l'ordre de la grossièreté, de la goujatreie, de la démagogie,, de la vulgarité, oui des années vulgaires, les causes de cette vulgarité dépassant largement les responsabilités socialistes. Mais le fait que cette gauche ait été au pouvoir, que cette gauche n'ait résisté à rien ou presque, n'ait rien empêché, que souvent, trop souvent elle ait été complice, voire actrice de cette débandade, a rendu les choses encore plus insupportables, encore plus douloureuses..." Un chagrin politique lu par la presse (Extraits) André Laurens, Le Monde, 28 juin 1996 "Martine Storti témoigne donc pour une génération, du moins la part de cette génération qui n'a pas retourné sa veste..." Bernard Lefort, Réforme, 8 juin 1996 "Symptomatiquement, mais c'est bien l'air du temps, paraît, en même temps que Loués soient nos seigneurs, l'ouvrage de Martine Storti (...) son livre recèle semblables douleurs et fulgurances Guy Coq, L'actualité religieuse, août 1996 "Incertitude de nos combats poltiques, telle est la leçon du beau livre de Martine Storti. C'est un peu le Notre jeunesse des militants politiques de base qui ont connu la trajectoire qui va de mai 68 au triomphe puis à l'effondrement spirituel de la gauche, au cours des années quatre-vingt." Sophie Sensier, Le Monde diplomatique, octobre 1996 ..."Grâce à une construction originale - qui s'apparente au flux et au reflux de la mémoire - l'auteur évoque avec sensibilité ses années 70, la fulgurance des idées, cette insoutenable légèreté de la révolution..." Daniel Lindenberg, Esprit, 1996 ..."Un portrait haut en couleurs de ce qu'était le quotidien Libération et un autre non moins savoureux du mouvement "Psychanalyse et politique"..." Francis Sitel, Rouge, 5 septembre 1996 ..."Derrière l'itinéraire individuel et les accents personnels, se dessine la trajectoire d'une génération, avec ses élans et ses blessures." Pierre Stambul, l'Ecole émancipée, 7 octobre 1996 ..."Son livre nous concerne tous..." Robert Redeker, Les Temps Modernes, février, mars 1997, SON CHAGRIN EST AUSSI LE NÔTRE (...) II est des chagrins politiques qui engendrent une mélancolie plus durable que bien des chagrins d'amour. Celui de Martine Storti, qui résulte du récit de ces trente dernières années, est une blessure à vif que beaucoup d'entre nous partageons, un ensemble de douleurs que l'auteur ravive au moment même où l'histoire semble bouger, et les idées de gauche pouvoir sortir du tombeau dans lequel l'idéologie libérale anti-politique des années quatre-vingt les avait enfermées. Ce livre de témoignage parait écrit contre ceux qui, incarnations auto-proclamées d'une époque, s'autorisent à parler au nom de tous, à renier au nom de tous, cherchant à faire excuser leur abjection présente au nom de tous ceux qui les accompagnèrent un temps dans des combats communs. Martine Storti, pour sa part, ne prétend parler ni au nom d'une époque, ni a la place d'une génération : ne s'exprimant qu'en son nom propre, ne se faisant porte-parole de rien d'autre que de son existence singulière, tous ses lecteurs auront le loisir de faire leurs des bouts de sa "parole. De vrai, nous avons tous dans notre passé cheminé sur des parcours parents avec celui de cette femme. Pourtant ce livre appartient à l'auteur - il est teinté par une singularité irréductible, une voix personnelle y déploie son verbe -, ce qui n'empêche pas que beaucoup d'entre nous pouvons nous en approprier des pages entières, détacher des morceaux de cette existence pour l'intégrer aux nôtres, composant de la sorte d'inédits patchworks avec des pièces de la vie d'autrui. (…) Ce livre, on l’aura compris, est important : voyons en lui un baromètre hypersensible, objectivement subjectif et subjectivement objectif, appliqué à l’âme politique d'une époque. Le livre de Martine Storti - qui a l'impression d'avoir vécu « deux vies, l'une avant 1981, l'autre après » - est un livre de vie, ouvert sur l'avenir : il sera le livre de ceux qui n'ont pas renoncé, de ceux qui n'ont pas renié tout en devenant plus lucides - « la lucidité, a écrit René Char, est la blessure la plus rapprochée du soleil » -, plus incomplaisants. Dans l'abondante littérature « générationnelle », cet ouvrage se distingue par sa tenue : aucune haine retournée contre ses idéaux de jeunesse (que, pour ma part, pour l'essentiel, je partage toujours) ne s'y montre, aucun de ces ressentiments malsains, qui firent la carrière de quelques-uns ne s'y fait jour, seulement un peu de nostalgie. « Je ne peux pas aimer le vieux monde, ni celui qui se dessine sous nos yeux » dit-elle à la dernière page. Tout est à faire, chère enfant du siècle. Son chagrin est aussi le nôtre. Son chagrin est aussi le mien... |