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| Victor Hugo, Quatre-vingt-treize |
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Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui vient des principes, combattre l’un et seconder l’autre, c’est là le génie et la vertu des grands révolutionnaires. (...) En même temps qu'elle dégageait de la révolution, la Convention produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la tolérance, l’autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre l'amour. (...) Les deux pôles du vraiL'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain. L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux principes ; c'était comme une âme coupée en deux, et partagée ; Gauvain, en effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la moitié douce. Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait gardé pour lui ce qu'on pourrait ,appeler le rayon noir. De là un désaccord intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la bataille commença. Cimourdain dit à Gauvain : —Où en sommes-nous ? Gauvain répondit : — Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispersé, les bandes de Lantenac. Il n' a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours, il sera cerné. -Et dans quinze jours ? Il sera pris. Et puis ? -Vous avez lu mon affiche ? -Oui. Eh bien ? Il sera fusillé. —Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné. —Moi, dit Gauvain, je suis pour la mort militaire. —Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire. Il regarda Gauvain en face et lui dit —Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saint-Marc-le-Blanc ? —Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain. —Ces femmes-là haïssent le peuple. Et pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné —Je ne fais pas la guerre aux vieillards. —Un vieux prêtre est pire qu'un jeune. La rébellion est plus dangereuse, prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l'œil fixé sur la tour du Temple. —La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la guerre aux enfants. L'œil de Cimourdain devint sévère. —Gauvain, sache qu'il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à l'enfant quand il se nomme Louis Capet. —Mon maître, je ne suis pas un homme politique. —Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l'attaque du poste de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s'est rué seul, le sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu crié : Ouvrez les rangs. Laissez passer —Parce qu'on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme. - Pourquoi, à la Cailleterie d'Astillé, quand tu as vu que tes soldats allaient tuer le vendéen Joseph Bézier, qui était blessé, et qui se traînait, as-tu crié : Allez en avant ! J'en fais mon affaire ! et as-tu tiré ton coup de pistolet en l'air ? —Parce qu'on ne tue pas un homme à terre. —Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd'hui chefs de bande ; Joseph Bézier, c'est Moustache, et Jean Treton, c'est Jambe-d'Argent. En sauvant ces deux hommes, tu as donné deux ennemis à la république. (...) Gauvain reprit : - Et la femme, qu’en faites-vous ? Cimourdain répondit : - ce qu’elle est, la servante de l’homme. - Oui. A une condition. - Laquelle ? - C’est que l’homme sera le serviteur de la femme. - Y penses-tu ? s’écria Cimourdain. L’homme serviteur ! jamais. L’homme est maître. Je n’admets qu’une royauté, celle du foyer. L’homme chez lui est roi. - Oui. A une condition. - Laquelle ? C’est que la femme y sera reine. - C’est-à-dire que tu veux pour l’homme et pour la femme... - L’égalité. - L’égalité ! y songes-tu ? les deux êtres sont divers. - J’ai dit l’égalité, je n’ai pas dit l’identité. (...) Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie. Pourquoi leur donner un aspect effrayant ? Que voulons-nous ? Conquérir les peuples à la république universelle. Eh bien ne leur faisons pas peur. A quoi bon l'intimidation ? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont attirés par l'épouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien. On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout. Mort aux rois, et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La révolution, c'est la concorde, et non l’effroi. Les idées douces sont mal servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du reste, je ne sais que combattre, et je suis qu’un soldat. Mais si l’on ne peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères... |
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