Le blog de l'écrivaine féministe Martine Storti vous présente son roman, ses écrits sur le mouvement de libération des femmes après mai 68, sur le réseau francophone de l'éducation d'urgence, ainsi que sur d'autres sujets.
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"Sartre ou l'âge des passions". (19 décembre 2006) Version imprimable Suggérer par mail

A propos du téléfilm de France 2, "Sartre ou l'âge des passions", Anne Zélensky écrit :

 

 

 

 

"On a beaucoup encensé ce téléfilm. Qui tourne tout entier autour de Sartre. Un Sartre péremptoire, monsieur qui-sait-tout, qui part au quart de tour sur n’importe quel sujet, qui est boulimique d’écriture, de voyages, de prises de position, de femmes…Toujours flanqué de son alter ego, elle, Simone de Beauvoir. Alter ego ?  Ou faire valoir ?  Car elle aussi,  elle gravite dans l’orbite du grand homme. Toujours dans son sillage, observatrice  critique, conseillère, l’air grave voire douloureux. Jamais un sourire. Dame ! c’est qu’il faut les supporter les frasques du petit homme ! 

On nous parle de leur pacte, amour nécessaire, amours contingentes. Bien commode ce pacte pour autoriser toutes les gallipettes compulsives du bonhomme. Mais le Castor ne se privait pas elle non plus, même si elle était plus mesurée en la matière. Plus mesurée parce que plus équilibrée. Elle n’avait pas à compenser un physique ingrat et une enfance difficile, il faut le souligner.  Même pas une allusion à Algren pour lequel elle avait  failli quitter Sartre il y a quelques années ? Et Lanzmann  avec qui elle doit avoir une relation à l’époque du téléfilm ? Et ses amies de cœur et de corps ? Pas un mot. Au contraire on nous la caricature sanglotante à Cuba : une crise de blues au motif que ça fait un bail que personne ne l’a prise dans ses bras !  Pure fiction, cette scène.
On va me dire, le sujet du téléfilm, c’est Sartre, pas Beauvoir. Pas vraiment puisqu’on nous les montre ensemble, soudés dans ce couple mythique  qui a tant fait jaser. Un couple, qui a tenu ses promesses de durée au delà des inévitables ratés. Et qui a fait école pour les générations suivantes.
Image d’Epinal que cette égérie sévère où le téléfilm enferme Beauvoir. Si Sartre ne lui disait pas «  Vous êtes quelqu’un, Castor » on aurait du mal à s’en rendre compte  par soi même. Les scénaristes n’ont pas pu s’en empêcher : ils nous ont campé une Beauvoir de l’ombre, dans l’ombre. Omniprésente, certes. Mais seconde quoi ! Ils se rattrapent par quelques sentences dont celle évoquée ou encore « Vous êtes plus intelligente que moi » .Elle n’était pas qu’intelligente, elle était belle, vivante, créatrice, indépendante , gaie luronne. C’est ainsi que nous l’avons connue, celles qui , comme moi avons eu le privilège de l’approcher. Et nous ne la retrouvons pas dans le portrait noir et blanc,  papier glacé  qu’on nous en offre."

Anne Zelensky.

 

C’est avec plaisir que je reproduis dans ce bloc-notes le commentaire que fait Anne Zelensky du téléfilm « Sartre ou l’âge des passions » diffusé par France 2 la semaine dernière, les 11 et 12 décembre et en effet médiatiquement encensé.

C’est d’ailleurs cela qui ne lasse pas d’étonner. Ou bien cet encensement ne signifie rien, on encense par habitude, par principe, pour faire plaisir aux auteurs, aux acteurs, aux producteurs, à la chaîne de télévision, par intérêt... Ou bien les gens ne regardent pas avant d’écrire. Ou bien c’est cela qu’on attendait, cela qu’on avait envie de voir, une caricature. Car si Beauvoir, en effet, n’est qu’une empêcheuse de boire, de fumer, de baiser sans doute aussi, de vivre quoi, Sartre, me semble-t-il, n’est pas vraiment mieux loti. Plus sympathique qu’elle, c’est évident, mais agité, dévidant des analyses mécaniques, sans nuance (ah, chez Aron, en revanche, quelle subtilité, quelle finesse, quelle lucidité !) et pour tout dire assez bêtes. A se demander d'ailleurs comment ils pouvaient, les uns et les autres, être aussi bêtes, aussi crédules, aussi dogmatiques. 
On peut ne pas, ne plus être d’accord avec Sartre et Beauvoir, on peut ne pas, ne plus partager la manière qu’ils ont eu d’être au monde et de penser ce monde. On a le droit d’être critique, de prendre ses distances, bien sûr, de refuser une représentation mythique et idolâtre. Est-ce que cela justifie le manque de respect ?
Et surtout à regarder ces deux quasi-pantins s’agiter sur la scène, qu’ils soient à Paris, à Cuba, à Moscou ou à Rome, il est absolument impossible de comprendre qu’il y avait aussi une oeuvre, une capacité créatrice qui n’a guère été égalée depuis en France, et parfois, souvent, très souvent, de l’intelligence et surtout la beauté et la force d’une langue. Qu’on (re)lise le Flaubert de Sartre, par exemple, ou ses Situations...