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Quelques pages extraites de mon livre paru en 2008: "L'arrivée de mon père en France" Et bien plus tard, tant d’années après l’enfance, alors que l’on venait de s’engager dans les deux dernières décennies du vingtième siècle, une ancienne rengaine fut remise au goût du jour. A nouveau on se mit à entendre ce que d’autres avaient entendu avant-guerre, dans les années trente du même siècle, oui à nouveau, comme dans les années trente, des voix s’élevèrent pour dénoncer ceux qui volent-le-pain-et-le-travail-des-Français, pour affirmer que l’identité nationale était menacée, pour décider ce qu’était être français. Cela commença par un murmure, du côté de Dreux, beffroi 12 ème siècle, église Saint-Pierre du 13ème, chapelle royale Saint-Louis du 19 ème, rues pittoresques, maisons à pan de bois... Et en surplomb, sur les plateaux, des cités aux noms bien de chez nous, Les Chamards, Les prod’hommes, Le lièvre d’or, cités, tours, HLM, et dans ces HLM, des travailleurs, des ouvriers, pas bien riches, qu’ils soient français ou pas français. Sur les plateaux en effet, loin du Dreux de l’histoire de France, aussi des travailleurs immigrés, pas de ceux que des passeurs ont foutu sur un bateau qui s’échouera sur une île italienne ou espagnole, non, des types que les usines avaient fait venir par trains et camions, Renault, Philips, Radiotechnique... Alors ils étaient venus, de Turquie, du Maroc, d’Algérie, de Tunisie. Venus et restés. Un murmure né du côté de Dreux, qui peu à peu s’amplifia, s’étendit, prit de l’importance, s’empara de beaucoup, sinon de tous. Les titres racoleurs ou intimidants, les interrogations pour effrayer, les analyses simplistes trouvèrent de la place, magazines, journaux, tracts, débats télévisés, campagnes électorales : Serons-nous encore français dans trente ans ? Jusqu’où ira la colonisation de la France ? Qu’est-ce qu’être français ? Ils faisaient semblant de poser la question, mais ils avaient la réponse. En vérité, ils ne se demandaient pas ce qu’est « être français », ce qu’est « l’identité française », ils voulaient surtout désigner ceux qui à leurs yeux n’étaient pas français, pas vraiment français, pas assez français, même s’ils étaient nés en France. Oui vinrent ces années qui furent pour elle assez terribles, un moment qui arriva sans qu’elle l’ait vu venir, sans qu’elle s’y attende. Elle n’attendait pas, en effet, qu’une extrême droite renaisse en France, quelque chose qu’on s’est mis à appeler « extrême droite » faute de mieux, faute d’une meilleure dénomination pour désigner ce mélange de vieux briscards de l’Algérie française, de tortionnaires de bicots, de nostalgiques de Vichy, de contempteurs de juifs et de francs-maçons agglutinés dans le Front national et maqués avec des types plus jeunes, « droite nouvelle », « nouvelle droite », des types hostiles au mélange, des types qui pensaient à la pureté, qui ne pensaient qu’à ça, pureté des races, des pays, des continents, pureté des différences. Le débat alors reprit. Un débat ancien, un questionnement de décennies antérieures, d’avant-guerre. Etait-on français par le sang ? Par la naissance en France ? Par une ancienneté de présence sur le territoire hexagonal ? Par la maîtrise d’une langue et d’une culture ? Par l’adhésion à des idées ? A des valeurs ? A des principes ? Fallait-il faire la preuve de quelque chose ? Fallait-il prouver sa francité, montrer qu’on était français de part en part, à part entière, pas aux trois quart, pas aux deux tiers ? Français sans mélange, sans quelque chose venu d’ailleurs, de l’étranger. Etranges étrangers, dit Prévert. |